Paris-Manchester 1918
Conservatoires en temps de guerre

Extrait du discours du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, 1919

À l’instar de l’ensemble des discours officiels à la sortie de la guerre, ce discours du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts vise à faire de l’expérience guerrière un mal nécessaire, tragique et néanmoins glorieux. Le radical et proche de Clemenceau, Louis Lafferre (1861-1929) expose ici une forme de bilan de quatre années de guerre au Conservatoire. Plus que de pleurer et d’honorer les morts, à travers un lexique choisi (« gloire », « suprême hommage », « immense et sublime sacrifice »…), il s’agit bien de refaire corps avec les vivants : si les morts ont été glorieux, les vivants n’en n’ont pas moins été héroïques dans la bouche du ministre. L’image de l’élève attendant la fin de sa leçon, debout au milieu des bombardements, place ceux qui ne sont pas partis au front au même plan que les soldats. À travers l’école républicaine qu’est le Conservatoire, c’est bien la Nation que le gouvernement entend réunir.

M. Lafferre ministre de l’Instruction publique : (photographie de presse) / (Agence Rol)

Mesdames, Messieurs,
Mes chers Amis,

Il est naturel de faire aujourd’hui un retour en arrière et d’embrasser dans son ensemble le cours de la longue lutte achevée ; avec une légitime fierté et une profonde admiration, je constate que notre école a fonctionné sans arrêt depuis 1914 pendant tout le cours de la guerre.

La déclaration éclata pendant la clôture annuelle. De nombreux professeurs interrompirent leurs vacances pour se mette à disposition de l’administration. On n’eut pas à utiliser leur bonne volonté autrement qu’en reprenant les classes normalement à la rentrée d’octobre 1914. Les concours d’admission pour l’année scolaire nouvelle furent un peu retardés, mais il se présenta tout de même les deux tiers environ du nombre habituel d’aspirants. En 1915, il n’y eut pas de concours des prix pour les élèves hommes ; puis la marche ordinaire des choses reprit son cours à peu près normal jusqu’à la fin. Le travail occupa tous ceux qui restèrent, en attendant que les aînés, ceux qui étaient partis au feu, vinssent reprendre la place qui leur était gardée.

Hélas ! beaucoup d’entre eux ne sont pas revenus : nous avons à pleurer la perte de 78 élèves et anciens élèves de notre Conservatoire[1]. Rendons-leur ici solennellement un suprême hommage, en rappelant leur immense et sublime sacrifice. Gloire aux nôtres tombés au champ d’honneur pour le salut de leur patrie ! Saluons en même temps, parmi leurs survivants et leurs vengeurs, les 190 héros dont la bravoure a été récompensée par des citations brillantes et des décorations justifiées. Qu’ils demeurent un exemple pour la jeunesse qui les admire et rêve de les suivre. Honneur à notre chère école ! Pendant toute la période critique, groupés autour de leur vénérable Directeur, de l’artiste éminent dont ils sont fiers d’être les collaborateurs et les disciples, et de leurs chers et dévoués professeurs, tous ont « tenu » et tous ont gardé au cœur la sublime espérance : pas un maître, pas un élève n’a eu un moment de défaillance. Nos enfants eux-mêmes étaient là, les jours de bombardement, attendant, sans souci du danger, la fin de la leçon courageusement commencée. Aux jours de péril, sans qu’il fût besoin d’un encouragement ou d’un éloge, chacun accomplissait simplement et noblement sa tâche. Qu’il me soit permis, Messieurs, et vous, mes jeunes amis, en ce jour de fête encore embelli par le couronnement de la victoire, de vous adresser du fond du cœur des remerciements et des félicitations bien méritées. […]

[1]Les récentes recherches ont permis de retrouver 102 élèves et anciens élèves du Conservatoire tombés au front.

Louis Lafferre, 1919 : Discours à l’occasion de la distribution des prix au Conservatoire,  Paris, 12 juillet 1916, reproduit dans Anne Bongrain, 2012 : Le Conservatoire national de musique et de déclamation 1900-1930. Documents historiques et administratifs, Paris : Vrin, p. 637-638.

Audoin-Rouzeau Stéphane, Prochasson Christophe, 2008 : Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après-1918, Paris : Tallandier.

Becker Annette, 1994 : La guerre et la foi, de la mort à la mémoire. 1914-1930, Paris : Armand Colin.

Bongrain Anne, 2012 : Le Conservatoire national de musique et de déclamation 1900-1930. Documents historiques et administratifs, Paris : Vrin.

Demiaux Victor, 2013 : La construction rituelle de la victoire dans les capitales européennes après la Grande Guerre (Bruxelles, Bucarest, Londres, Paris, Rome), thèse de doctorat, Paris : EHESS.

Tison Stéphane, 2011 : Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940), Rennes : Presses universitaires de Rennes.

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